Médiatisation des crises humanitaires entre enjeu et intervention

Introduction

Comme le montre Annie Laliberté, c’est « le reportage de la guerre qui a touché la Bosnie-Herzégovine de 1992 à 1995 [qui] a donné la pleine mesure de la capacité des médias à produire un enjeu humanitaire, voire à opérer un changement de sens : après avoir été qualifiée de guerre politique, la crise est devenue une catastrophe humaine. »
On voit, à travers cet exemple, le rôle central des médias dans la production même des « catastrophes humanitaires » en tant que concept mobilisateur et inducteur de discours et de pratiques. Mais, il faut évaluer, à la fois sur un plan politique et moral, les différentes logiques et mécanismes à l’œuvre dans un tel travail.
En premier lieu, la médiatisation de certains problèmes socio-politiques, de certains conflits armés a souvent conduit à la qualification de « crise humanitaire » et cristallisé de fait l’attention des opinions internationales sur ce qui jusqu’à lors ne suscitait pas véritablement ou peu d’indignations. En outre, la médiatisation des crises humanitaires peut aussi être vue, de façon certes cynique, comme un formidable outil d’appel de fonds, de mobilisations de ressources financières et de mise sur pied de toute une économie de la détresse, enrobée de grands principes humanistes, dont vivent de milliers de gens.
En second lieu, elle a aussi parfois contribué à produire une série de stéréotypes, d’images négatives et dévalorisantes, certes fondées en fait pour quelques situations, mais présentées comme un absolu, une situation indépassable, presqu’un destin symbolique de la vie dans certaines régions du monde en conflit, au sud notamment. L’un des points forts du NOMIC (Nouvel Ordre Mondial de l’Information et de la Communication) à l’UNESCO, fut celui-là : renverser le système de représentations, une certaine production de l’information et des discours et images péjoratifs sur le continent africain. Matérialisé par le rapport McBride, il dénonçait également le rapport quantitatif, disproportionné, des outils et lieux de production de l’information dans le monde… Il fut initié par l’ancien Directeur général de l’UNESCO, le Sénégalais Amadou-Mahtar M’Bow … L’histoire nous apprend qu’il connut de nombreuses hostilités, principalement celle des pays du Nord au premier rang desquels les Etats-Unis. Si ce projet n’a pas atteint les espérances escomptées, il a eu l’avantage de faire réfléchir sur la centralité du rôle stratégique que jouent l’information et la communication dans les relations internationales, dans la production d’une parole ou d’un silence sur l’autre et qui se veut un discours de vérité. Néanmoins, certaines données utilisées à bon échéant alimentent contribuent à la production des normes internationales. Elles justifient l’ampleur de certains phénomènes comme les violences sexuelles dans les situations de conflits, et d’autres formes de violation des droits de l’homme. Malgré ce bond qualitatif, ces données sont plus présentées par des acteurs comme une justification plutôt qu’une prise de mesures correctives.
L’actualité du conflit du Darfour est ici un cas typique de cette production du silence ou du déni. Elle nous renseigne aussi sur la médiatisation des crises humanitaires comme un enjeu stratégique impliquant une concurrence internationale sur des positions géostratégiques et des intérêts économiques entre grandes puissances. De nombreux travaux académiques sont, à ce titre consacrés depuis quelques années, à ce que certains chercheurs appellent « l’inaction de la communication internationale » autour du Darfour, ce que conteste Rony Brauman. On verra que les choses ne sont pas si simples et que l’on peut abondamment parler d’une crise en passant complètement à côté des véritables enjeux…Deux cas précis nous servent d’exemples. Il s’agit du Darfour et d’Haïti.

Cas 1. Le Darfour

La crise au Darfour exemplifie un cas typique de confusion et de gestion de conflits, d’assistance humanitaire et de mobilisation internationale où, sur fond d’intérêts géostratégiques et économiques (Chine, Russie), le silence ou le peu d’intérêt des médias nous révèlent le rôle décisif de ceux-ci dans la priorisation d’une cause ou d’une autre et de son inscription dans l’agenda des préoccupations internationales. Sans remonter, non seulement aux évènements successifs, depuis les années 1970 avec notamment la sécheresse qui a sévi dans le pays, mais aussi aux années 1960 avec les différents conflits ethniques sur le territoire impliquant en partie le voisin tchadien, les acteurs associatifs et les chercheurs considèrent que le conflit du Darfour a véritablement commencé en 2003. Nous n’avons pas le temps de revenir ici sur les raisons de ce conflit mais, on peut dire que celles-ci sont assez polémiques dans le monde universitaire. A ce titre, pendant que Marc Lavergne soutient que la guerre au Darfour n’est nullement un conflit racial entre « arabes » et « Noirs » comme on a pu l’entendre dans divers médias, Bernard Lugan lui, soutient le contraire en se fendant du reste d’une tribune moqueuse contre Lavergne le 29 décembre 2013 sur son site Internet… A partir de 2003 donc, on observe une flambée de violences dans la région, consécutive, selon Sauver le Darfour, à une longue suite d’actes juridiques comme la constitutionnalisation des inégalités avec, par exemple, un décret de 1987 sur la suprématie arabe chargée de « créer la civilisation dans la région »… Il y aurait eu, dès 2003, plus de 30.000 morts dans ce conflit.
Mais, on remarque, ainsi que l’analyse Victor Tanner, qu’« aux Etats-Unis, le mot Darfour n’est pas apparu une seule fois dans le New York Times en 2003. (…) En France, Le Monde a fait trois rapides références en 2003 – une dans un article sur Marcel Proust et deux autres, brièvement, en décembre, en relation avec les pourparlers de paix entre le Nord et le Sud-Soudan. » Pour des auteurs comme Jérôme Tubiana, c’est en partie ces pourparlers entre le Nord et le Sud, et la perspective de résolution, lors des négociations de Naivasha, d’un conflit vieux de plus de vingt ans, qui a éclipsé le drame qui se déroulait alors au Darfour. Un rapport de l’OMS faisait état de 10.000 décès chaque mois entre la fin de l’année 2003 et octobre 2004 du fait, entre autres, des déplacements, des maladies et de la famine engendrés par la guerre. Aujourd’hui, les différents acteurs impliqués de 20.000 morts par mois. Il faut attendre 2005, avec l’implication de George Clooney et la diffusion en 2006 d’un épisode de la série télévisée Urgencesqui sera consacrée au Darfour pour que le temps d’antenne consacré à ce conflit soit quadruplé dans les chaînes de télévision américaine telles que NBC et CBS, etc. De même des actions de lobbying et d’advocacy qu’il entreprendra par la suite, vont contribuer à imposer l’urgence de cette crise dans l’opinion publique américaine où, dirigeants politiques et groupes de pression vont parler de « génocide », accréditant ainsi l’idée selon laquelle le conflit est principalement de nature ethno raciale. C’est d’ailleurs l’explication médiatique dominante et schématique qui présente des arabes extrémistes s’attaquant aux populations noires. Or, selon certains chercheurs et journalistes, la situation est plus complexe et la médiatisation de la crise du Darfour a simplifié les choses à l’extrême, ne permettant pas ainsi d’avoir une vision plus claire des logiques à l’œuvre où, l’articulation des raisons d’ordre écologique et politique, entre autres, a fini par produire une situation chaotique. Jean-Baptiste Onana observe que
« …les médias et les analystes occidentaux ont tendance à ne considérer le Darfour que sous l’angle de la guerre ethnique et du « génocide » d’Africains perpétré par des Arabes. De fait, ce conflit aboutit à des massacres massifs de populations noires sédentarisées. Mais ce serait un raccourci intellectuel que de le réduire à cette dimension ethnique et raciale. Car, d’un certain point de vue, les nomades janjawid sont aussi des Noirs, et les populations noires sédentarisées dans une même mesure arabisées. Sans disqualifier ses autres origines – contentieux entre agriculteurs sédentaires et pasteurs nomades, famines à répétition, manipulations politiques par les autorités –, le conflit du Darfour est sans doute le premier du genre à avoir des causes doublement politiques et écologiques. La sécheresse et l’érosion des sols dont souffre le Nord du pays et qui s’étendent progressivement au Sud ont contribué à la raréfaction des pâturages et des points d’eau, poussant lesjanjawid à effectuer des razzias en territoire darfourien. »   .
David Hoile, qui dirige le Centre de Recherches sur le Soudan à Londres, commentant le journaliste Jonathan Steele, ne dit pas autre chose :
« Le journaliste britannique Jonathan Steele, grand reporter respecté, énumère huit erreurs fondamentales commises par les médias dans leur couverture du Darfour : convoquer de manière incorrecte les origines du conflit ; faire un amalgame entre Darfour et Sud-Soudan ; présenter le conflit comme un affrontement entre Arabes et Africains ; ignorer les racines économiques du conflit ; s’aveugler sur le processus de paix et passer sur les problèmes causés par les rebelles – tout en rejetant sur le gouvernement les raisons d’une absence de progrès ; ignorer l’éclatement du camp rebelle de même que les problèmes humanitaires causés par les rebelles. »

Cas 2. Haïti

Le séisme du 12 janvier 2010 a mobilisé les médias du monde entier qui affluent sur les lieux du tremblement de terre. Un élan de solidarité considérable se dessine ainsi à l’endroit du peuple Haïtien. Il s’agit de marquer l’ampleur d’une crise, de son caractère exceptionnel. Même si au même moment, en juillet 2010 nous souligne Le FIGARO, des pluies diluviennes s’abattent sur le Pakistan, faisant 2000 morts et 20 millions de sinistrés. Une catastrophe sanitaire sans précédent pour ce pays nous rapporte. En effet, on note près de 10.000 ONG qui sont intervenus en Haïti. Le coordinateur de l’action humanitaire en Haïti note que ce pays a été sélectionné pour recevoir une allocation d’urgence de 8 millions de dollars par l’intermédiaire du Fonds central de réponse aux urgences des Nations Unies et plus particulièrement de son volet consacré aux crises sous financées. Selon M. Fisher, « cette subvention permettra aux partenaires de répondre aux besoins prioritaires immédiats, mais elle ne sera pas suffisante pour leur permettre de relever les nombreux défis auxquels ils devront faire face cette année ». Cette médiation doit beaucoup aux médias et ONG d’origine française en générale.

Conclusion

La médiatisation des crises humanitaires prend place aujourd’hui parmi les outils de techniques de lever de fonds et se mutualise de plus en plus à l’intérieur et à extérieur des zones de crises par des acteurs internationaux et locaux. Son caractère cliché et le laxisme des médias internationaux soutenus par des enjeux géopolitique et stratégique ne sont l’ombre d’aucun doute comme démontré tout au long de notre dossier de recherche. Néanmoins, elle contribue à la production de données (base de données) qui contribuent à la production des normes internationales même si leur application reste des fois à désirer.

Kaba MARA

Bibliographie

Ouvrages

Communication, médias et solidarité internationale: la médiatisation de l’humanitaire dans la presse française Thèse, Sékouna KEITA, 2009, Université Paul Verlaine de Metz

Sites internet

http://www.ina.fr/histoire-et-conflits/autres-conflits/video/I00000113/famine-au-biafra.fr.html
http://www.ina.fr/economie-et-societe/vie-sociale/video/CAB85112062/medecins-sans-frontieres.fr.html
http://www.ina.fr/economie-et-societe/justice-et-faits-divers/video/CAB94071457/rwanda-humanitaire.fr.html
http://www.ina.fr/economie-et-societe/vie-sociale/video/2620171001010/la-situation-humanitaire-s-aggrave-dans-la-region-du-darfour-au-soudan.fr.html

Revue

1. Médias et humanitaire : le mélange des genres, Ijba international, numéro 2, pages 2, 4, 2010
2. Le dilemme humanitaire. Entretien avec Philippe Petit, 30-06-1996 Article, Revue internationale de la Croix-Rouge, 819, de Jean-François Berger

Articles

La médiatisation du «fait» humanitaire, Arnaud Mercier, 30 juillet 2009

1 comment for “Médiatisation des crises humanitaires entre enjeu et intervention

  1. fatoumata bailo diallo
    04/09/2014 at 10:30

    Courage big boss ses vraiment KUL le projet

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